MGR VLADIMIR GHIKA DANS LA PRISON COMMUNISTE DE JILAVA (1953-1954)

La prison de Jilava-Fort 13 a été l’un des centres de détention communistes les plus sinistres de Roumanie. Elle occupe l’un des 18 forts, construits à la fin du XIXème siècle, qui entouraient et défendaient alors Bucarest. La guerre moderne a cependant rendu inutile ces constructions imposantes et coûteuses. Le fort 13 de Jilava, reconverti en prison dès avant l’occupation soviétique, se trouve à six mètres sous terre ; il est composé de casemates aux murs très épais, les unes plus grandes, les autres plus petites, avec ou sans fenêtres. Étant une sorte de prison de transit, par Jilava sont passés la plupart des détenus politiques de Roumanie : élèves, étudiants, travailleurs, paysans prospères (koulaks), avocats, militaires, professeurs, hommes politiques, prêtres, commerçants, industriels et autres.


Dans les années 50, la densité humaine au sein de la prison outrepassait la limite du supportable. Il y avait quelque 56 cellules pouvant accueillir au total 2000 personnes environ, mais qui comptaient en fait 5000, 6000 voire 7000 détenus. Les fenêtres étaient fermées par des volets pleins, placés de manière légèrement oblique, par lesquels ne pénétraient un rayon de lumière et un filet d’air que vers le haut, ce qui entraînait un grave manque d’oxygène. Le long des murs et du plafond, l'eau suintait (notamment du fait qu’aucune aération n’était possible). Les gens faisaient leurs besoins sur place, au vu de tous, dans des tinettes en bois, dans la cellule même où se trouvaient les détenus.

Le Père Menges, chef du lot d’accusés dont faisait également partie Mgr Ghika, témoigne : « La cellule dans laquelle nous sommes entrés avait environ cinq mètres sur six. Il y avait deux rangées de châlits superposés le long des murs. Sur chaque châlit se trouvait un paillasson ou de vieilles paillasses qui n'avaient plus de paille, mais rien que de la poussière. Les châlits étaient occupés jusqu'à la dernière place, soit environ 40 personnes.(...) La place était si étroite qu'on ne pouvait se tenir que sur le côté. Si, au cours de la nuit, quelqu'un voulait se retourner sur l'autre côté, il fallait que tous (...) se réveillent et se retournent,  en même temps. Mgr Ghika n'avait que la peau sur les os et il a terriblement souffert à cause de la dureté des planches, mais il ne s'est jamais plaint. » Les détenus en plus dormaient par terre sur le ciment, sous les châlits. On en est arrivé à une densité de 70 voire 80 de détenus dans un tel espace. La faim permanente régnait. Étaient prévues 1200 calories par jour, dont peut-être 700 parvenaient aux détenus. On donnait un genre de jus de chou, parfois agrémenté de couenne industrielle provenant des fabriques de savon et, invariablement, pendant bien 20 ans, le soir, était servi du gruau bouilli. Il n’y avait pas de service médical. Les malades chroniques sont morts de suite. Les autres sont morts de maladies dystrophiques dans la soi-disant infirmerie.


Demostene Andronescu, un survivant qui a connu Mgr Ghika à Jilava, se souvient : « [Donc le manque d’air, d’eau, d’hygiène, de nourriture], tout cela se complétait pour former une misère terrible. Les hommes tombaient malades. Et, en plus de cela, il y avait aussi les punitions tirées des règlements d’ordre intérieur. Être mis en isolement, être enchaîné, (...) rester debout en permanence... quand on s’écroulait, on s’écroulait. » Marcel Petrişor, un autre survivant qui a été dans la même cellule que Mgr Ghika à Jilava, résume : « L’atmosphère, c’était ça le plus terrible. Imagine-toi qu’il y a avait là 80 hommes. De toutes extractions, comme on dit, et donc apparaissaient toutes sortes de problèmes grotesques : disputes, discussions, une tinette était fendue, imagine-toi ce qu’il y avait par terre. C’étaient des conditions si misérables... terriblement misérables. Imagine-toi, les tinettes se fendaient, pleines d’urine qui se répandait sur le sol et qu’on ramassait à la main. Enfin, une période si … Et tout ça dans une atmosphère manquant d’oxygène. » Marcel Petrişor se rappelle que, lui et d’autres, ont vu du dehors comment l’herbe poussant sur le sol situé au-dessus des fenêtres fermées par les volets était brûlée, dessinant ainsi une forme géométrique. « Cela signifie que cette puanteur brûlait. »


Mgr Vladimir Ghika a fait partie du lot Menges, le père Hieronymus Menges étant ordinarius substitutus (substitut d’évêque par interim) clandestin de l’Archevêché Catholique de Bucarest, en un temps où l’ensemble de la hiérarchie officielle était en état d’arrestation. Mgr Ghika a été arrêté pour avoir été le conseiller de l’ordinaire substitut Menges et avoir soutenu la liaison clandestine de celui-ci avec le Saint-Siège. Le plan communiste, dicté par Moscou, a été de créer une église catholique « de la paix », séparée de Rome. Après un temps, ce plan a été abandonné, et, après arrestation de l’ensemble de la hiérarchie catholique légitime, la Securitate s’est concentrée sur la prise en main forcée de la direction des évêchés par des vicaires généraux se trouvant, par chantage, sous la coupe de la Securitate. Après une vie de sainteté, bien connue en France, en Roumanie, à Rome et dans beaucoup d’autres pays du monde entier, Monseigneur a vécu aux côtés des autres détenus dans les cellules 2, 8, 9, 10 et 12 de Jilava, entre le 25.10.1953 et le 16.05.1954, date de sa mort d’épuisement à l’« infirmerie » de la prison.

Nous possédons 14 témoignages du temps de l’incarcération. Nous citerons quelques extraits
des témoignages de quatre témoins : le père Hieronymus Menges ; Petru Pecican, devenu prêtre gréco-catholique après sa libération en 1964 ; Florea Costache, professeur de lycée et écrivain orthodoxe, qui nous a laissé cinq témoignages détaillés sur Monseigneur Ghika à Jilava ;
et Elisabeta Postolache-Castel, l’une des jeunes filles qui ont servi d’intermédiaire dans la correspondance clandestine avec le Vatican.

[Après le procès] quand nous sommes arrivés à Jilava, il pleuvait à seaux.
Nous nous trouvions dans un genre de camion à bestiaux, une bâche ne réussissant pas à couvrir tout le camion. Monseigneur Ghika avait été poussé dans le fond, il manquait d’air. Il respirait de manière saccadée. Un gardien m’a crié : « Saute ! »  Je suis tombée les mains par terre. Quant à Monseigneur ils l’ont poussé hors du camion. Il était trop âgé pour sauter. Il a fait l’effort de sauter, mais il n’a pas eu la force de tomber sur ses jambes et il est tombé sur moi. Moi j’essayais de me relever. Je me suis plus sali
le pardessus que la jupe, mais lui s’est fort sali dans la boue. Sa soutane était toute sale.
Il s’est tourné vers mois et a dit gentiment : « Pardonnez-moi ! », puis il a dit : « Pardonnons-leurs! », deux ou trois fois.

Avant d’être introduits dans les cellules de détention (25.10.1953), les prêtres du lot ont été retenus un court temps dans une pièce située à l’entrée du fort de Jilava. Ils ont put parler pour la première fois depuis leur arrestation (18.11.1952) et 11 mois après le début des interrogatoires. Avant le procès, ils ne savaient même pas qu’ils faisaient partie du même lot.
Nous reprenons le témoignage du père Menges :



Alors, Mgr Ghika nous a serré la main à chacun, nous a encouragés et nous a bénis. Ensuite, il nous a dit : « Au procès, je vous ai tous vus si effrayés, que j'ai voulu vous donner un exemple de courage. » Il m'a serré la main et m'a dit que je n'aille pas m’imaginer que j'étais responsable de ce qu'il avait été mis en prison : qu'il ne pouvait rien imaginer de plus honorable qu'une détention au nom du Christ. À l’instar de Mgr Ghika, les autres aussi sont venus m'encourager, en m'assurant qu'ils ne me considéraient nullement responsable de leur arrestation. Ce fut pour moi un grand encouragement car, lors des interrogatoires, les enquêteurs me faisaient sans cesse le reproche d’avoir fait le malheur de tant de gens, qui maintenant m’en voulaient terriblement. (...)

Les premiers jours, il fut assiégé de cinq heures du matin, heure du réveil, jusqu’à dix heures du soir, heure du coucher. Il était à peu près impossible de s’approcher de lui et de lui parler en tête-à-tête. Il n'y avait qu'au moment des repas qu'il pouvait respirer. Je me suis rendu compte que, dans ces conditions, il n'allait pas résister longtemps, et je l'ai prié de se reposer un peu après les repas. Je veillais près de lui et je ne laissais approcher personne. Parler le fatiguait très vite, parce qu'il n'avait qu'un seul poumon.

Petru Pecican se rappelle (enregistrement audio) :



J’ai vu la queue du pèlerinage. Chez lui c’était un pèlerinage... on se serait cru au monastère. Sur une rangée, on faisait la queue. Par respect pour lui, qui était ouvert à tous, ils acceptaient de faire la queue. Mais il y avait de l’animosité, du fait de l’impatience... « Faut que j’y arrive aussi... que j’écoute moi aussi... ». (...) Moi, par exemple, je n’y suis pas allé avec une question... j’y suis allé pour qu’il m’interroge (…). Après les présentations de rigueur, il se présentait lui aussi, très poliment (...).
Je me souviens du dialogue :

- « Quelle est votre conception de la vie ? » (...)

   -  « Il se pourrait bien que je n’en ai aucune à l’heure actuelle. »

Il dit… cela m’échappe… je ne sais si c’est cette fois-là ou une autre fois : « Très bien ! » Moi, je pensais qu’il allait exprimer son mécontentement.

  - « Très bien, dit-il. Oui, on a de quoi parler, dit-il, si vous le désirez, bien entendu... »

  - « Ben, dis-je, pourquoi serais-je donc venu à vous ? »

  - « Je vous prie de prendre place. »

Tout ce que je sais, c’est qu’après une discussion qui a duré je ne sais plus combien de temps – elle ne pouvait être fort longue, parce que la file d’attente était longue, mais pas non plus de quelques syllabes, non – je me rappelle qu’il a terminé par cette expression... du moins pour ce qui est de la deuxième partie de l’expression... il dit :     « … alors vous vous rendrez compte que la vérité est plus simple que vous ne le pensez maintenant... » Quelque chose comme ça. Et crois bien que je n’exagère pas si je dis que cette expression a été suffisante pour me changer du tout au tout.

Chaque jour Mgr Ghika disait le rosaire avec un groupe de détenus. À chaque dizaine il faisait une courte méditation. Certains jours il faisait le chemin de croix. Là, il exprimait toute sa tendresse, toute son affection à l'égard de « l'Homme de douleurs ». À cette occasion, il cherchait à encourager ceux qui souffraient à tout supporter par amour pour Jésus. Le chemin de croix est la dévotion qui a toujours le plus attiré les prisonniers. Le dimanche il faisait des prières spéciales et faisait un sermon. Un jour, il a commencé par cette citation : « Ce lieu est saint et je ne le savais pas. » Il a expliqué à quelle occasion ces paroles avaient été prononcées par le patriarche Jacob ; il a parlé ensuite sur l'importance des souffrances et sur la Providence de Dieu : « Nous avons au Ciel un Père qui nous aime, qui prend soin de nous et qui cherche le bien de chacun en particulier. Si Dieu nous a amenés ici, c'est qu'il veut que nous expiions nos péchés et que nous nous sanctifiions, que nous sortions d'ici en hommes transformés, en hommes meilleurs... » Tous l'ont écouté avec un saint recueillement.

Costache Florea se rappelle :



Peu de temps après, (...) je me suis étendu sur mon châlit, dans l’espoir de fermer un peu les yeux. Mais Nae Popescu m’a réveillé précipitamment : « Lève-toi ! Lève-toi ! me dit-il. Les prêtres catholiques font monter Monseigneur sur le châlit ! »

Je me suis levé, Mais Monseigneur était déjà monté. Puis, de sa voix au son d’or, Monseigneur a entamé un prêche d’idées et de conseils, en un enchaînement causal digne du Saint Apôtre Paul : « Aimez ceux qui vous rejettent, et faites vivre une espérance dans le cœur des hommes écrasés par la souffrance ! » conclut-il.

Une autre fois, Costache Florea dit à Monseigneur :

Tant de mystères sont liés à notre passé et nous, nous pourrissons ici ! « Monsieur Costache », m’interrompit Monseigneur, « n’aies crainte de pourrir ici. C’est un bon signe de la marche en avant de notre peuple, sur la voie montrée par le Bon Dieu. »

Petru Pecican a été le témoin d’une perquisition au début de l’hiver 1953. Il la décrit, dans l’entretien du 4.09.2005 :

Une nuit, vers minuit-une heure, après que nous nous étions endormis… à 10 heures il fallait dormir... pour se réveiller à 5 heures... nous sentons des bruits de bottes, à travers les fenêtres, les murs, le toit, nous entendons les cris des sentinelles (...) qui encerclent la prison…, des injures à foison, des cris d’intimidation… Ils s’approchent de Jilava, frappent la porte de leur crosse, ouvrent la porte, les injures redoublent, ils crient Houhouhou…, avec des hourras, comme au front, comme au corps à corps et se rapprochent de nos quartiers, nous découvrent, nous arrachent à nos couches, nous jettent à terre, nous piétinent… et ils ne nous laissent même pas nous habiller, mais nous ordonnent de sortir, dans le couloir qui donne sur le dehors, à l’air libre, alors qu’il neige. Il faisait froid, un jour d’automne précoce. Brumaire. Cela arrive en cette saison. Eh bien, Monseigneur ne portait alors sur lui que sa chemise et des caleçons longs. Sous un froid de moins je ne sais combien. À quatre-vingt ans. Il avait été jeté dehors avant moi, parce que la dernière cellule à sortir a été la nôtre. Quand je sors, devant moi, Monseigneur blanc comme la chaux, il n’était jamais rose, mais là, il était couleur terre. Et, près de lui, un gars de la Securitate... Il l’a obligé à ôter sa chemise, et… il s’est mis à le frapper, à l’injurier, à l’attraper par les mains, à lui meurtrir les mains... elles étaient peau et os, et à frapper son dos et sa tête contre le mur.

« Vous l’avez vu de vos propres yeux ? »

– « Oui, j’étais devant lui ! »

– « Devant vous ? »

– « Devant moi. »

Comment décrire cela, c’est le spectacle le plus terrible que j’ai jamais vu le concernant.

J’étais là, oui, dans le couloir. Dehors il neigeait, d’un côté la porte ouverte, de l’autre la porte ouverte. Et un froid sec, de bien moins dix ou moins quinze.

« Un soldat ou un officier ? »

– « Un soldat. »

C’étaient des cadets, élèves de l’école militaire de la Securitate. Et je l’ai eu en permanence sous les yeux... à un moment donné il veut le flanquer par terre, il le penche d’un côté, le soulève de l’autre, et cela s’est répété plusieurs fois, j’ai cru qu’il allait mourir dans ses bras. Alors… il vous passe des idées en tête : « Mon gars, s’il continue, je me jette sur lui et je le tue. » Il y a eu des cas comme ça.... (...)

Alors qu’il était battu, Monseigneur priait tout bas. Le gars continuait à le frapper... A un moment donné on me sort de là où j’étais et me mute dans un autre secteur de perquisition. Ils avaient certainement échangé leur poste de garde. Oui. Et je ne suis plus près de Monseigneur. Je ne sais plus. (...) Nous sommes sortis de là à 4 heures du matin. La perquisition a duré de minuit à quatre heures du matin. Et chacun rentre dans sa cellule. Dans la cellule où je suis entré, mais c’était pareil dans les autres, un tas d’objets jetés aux quatre coins, sens dessus-dessous. 


On comprend que, dans ces conditions, le vieillard qu’était Mgr Vladimir Ghika ne résista pas longtemps au traitement satanique infligé par la Securitate. Celle-ci avait sans doute compris l’immense rôle qu’il jouait auprès des autres prisonniers et elle a sans doute accéléré sa disparition. Monseigneur Ghika portait sur lui, depuis qu’il l’avait reçue du Cardinal Dubois, archevêque de Paris, un fragment de la Couronne d’Épines du Christ. Ce fragment provenait de la Couronne d’Épines de la Cathédrale Notre-Dame de Paris. Un vieux prêtre avait un jour laissé tomber le reliquaire de cristal de roche et quelques fragments de la couronne se sont détachés. Ceux-ci ont été placés dans de petits reliquaires. Avant d’entrer en prison, Monseigneur savait qu’il avait obtenu 65 miracles grâce à cette relique. Nous possédons des lettres de remerciement de familles touchées par cette grâce. A son arrestation, il avait la relique.

Costache Florea, témoigne encore :

Monseigneur nous a été d’un grand soutien spirituel en prison, mais c’était également un grand docteur. Docteur en quel sens ? Il avait dans sa poche, disait-il, un morceau de la Couronne d’Épines du Sauveur. Quand quelqu’un tombait malade, il courait voir Monseigneur ou d’autres l’amenaient à Monseigneur. Monseigneur mettait la tête du malade sur son habit, car Monseigneur reposait en général sur son châlit... mettait donc sa tête sur son habit et posait cette épine comme un sparadrap sur l’endroit où cela faisait mal ou souffrir et il prononçait une prière en pensée. Et quand la prière était finie, le malade était guéri. Cela arrivait presque tous les jours. Je suis resté dans la même cellule que Monseigneur pendant bien 4 mois entiers.

Monseigneur a réussi à cacher un temps la relique à Jilava. Mais elle a fini par être découverte lors d’une perquisition. L’officier de la Securitate « a été ébranlé » quand il a compris qu’il s’agissait d’une épine de la Couronne du Sauveur et il l’a remise dans le bagage personnel de Monseigneur, qui se trouvait au dépôt. C’est ainsi que la relique a été sauvée car, à la mort de Monseigneur, elle a été rendue avec tout son bagage.

Après des pérégrinations qui l’ont sauvée d’autres disparitions, elle se trouve aujourd’hui entre les mains de l’Archevêque de Bucarest, Mgr Ioan Robu.